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Café Babel à publié mon papier sur les élections présidentielles.
La version intégrale se trouve ci-dessous:
A la recherche du temps perduLe retrait de Jacques Chirac de la vie politique française tourne une page dans l’histoire politique du pays. Ses douze années de présidence auront laissé un bilan assez maigre et son successeur devra s’activer pour rattraper le retard pris par la France, notamment sur les questions européennes. UN MENAGE A TROISIl y a encore quelques mois, on vendait aux citoyens, un duel classique gauche/droite entre l’ambitieux ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy (UMP-droite) et l’égérie de la gauche Ségolène Royal (PS-gauche). Comme si le traumatisme de la dernière élection présidentielle de 2002, où la gauche était absente au profit de l’extrême droite de Jean-Marie Le Pen (Front National) n’avait pas laissé de traces et comme si le NON au projet de Constitution européenne en 2005 avait été une simple fièvre des électeurs.
Depuis quelques semaines, les sondages nous livrent un nouveau scénario bien plus nuancé : les intentions de vote pour Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal baissent au profit de Jean-Marie Le Pen, qui atteint un score plus élevé qu’à la même période en 2002 et surtout de François Bayrou, le leader centriste de l’UDF qui obtient maintenant 20% d’opinion favorable alors qu’il était crédité de 5% seulement il y a encore quelques mois.
Face à un électorat intéressé mais indécis, souhaitant une rupture mais craignant l’inconnu, les candidats naviguent à la boussole, cherchant la meilleure stratégie tout en évitant pour l’instant l’affrontement direct.
Nicolas Sarkozy était encore récemment politiquement très atlantiste et économiquement libéral, s’inspirant du modèle Blairiste. Depuis, sentant un effritement de son électorat, il a repris un ton plus nationaliste, n’hésitant pas à faire des œillades répétées à l’extrême droite.
Ségolène Royal défend une vision de la gauche qui ne remet pas en cause la mondialisation mais qui souhaite préparer les Français à la nouvelle donne, notamment par l’éducation et la recherche et compenser les travers discriminatoires du marché ; au fond, sa position est proche des politiques menées en Europe du Nord.
Toutefois, vis-à-vis de sa base, Mme Royal est face à une position plus difficile que M. Sarkozy car elle est à la tête d’une famille politique fragmentée, battue dès le premier tour en 2002 et divisée lors du scrutin sur la constitution européenne entre une majorité des cadres favorables au OUI et la majorité des sympathisants partisans du NON.
Quand à François Bayrou, il tente de ravir à Jean-Marie Le Pen le monopole de la contestation de l’establishment de l’UMP et du PS en proposant, comme le souligne le philosophe Raphaël Enthoven, non pas le « ni ni » cher au FN mais le schéma du « et et » . Il faut selon lui sortir du système de fausse alternance gauche/droite qui a démontré ses limites tout en restant dans le cadre des valeurs de la République.
L’EUROPE ET LA NATIONBayrou, Royal et Sarkozy sont tous partisans de la construction de l’Union européenne et donc d’une fédéralisation d’un certain nombre de politiques. Les différences se situent plutôt sur la direction à donner à l’Union et sur les limites de celle-ci. Tous font le constat d’une crise européenne, qui ne se limite pas au non français et néerlandais sur le projet de constitution en 2005 mais plutôt dans l’absence de projet commun.
Trois éléments sont au cœur de leurs visions européennes : la réforme des institutions, les actions de l’UE et les limites de l’Europe.
La modernisation du fonctionnement de l’UE est conditionnée selon les trois candidats par l’adoption d’un nouveau traité, sorte de contrat social assumé entre tous les européens.
Nicolas Sarkozy est le seul à envisager la ratification d’un traité simplifié par le seul parlement français, sans recourir au referendum alors que Mme Royal et M. Bayrou considèrent le referendum comme le seul mode d’adoption possible par la France de tout nouveau projet constitutionnel européen.
La première reste prudente sur cette question qui constitue le point 91 (sur 100) de son pacte présidentiel : « négocier un traité institutionnel soumis à référendum pour que l’Europe fonctionne de manière plus démocratique et plus efficace ». Le second propose qu’une conférence intergouvernementale adopte un texte révisé court et couvrant les dispositions fondamentales du projet constitutionnel.
Si Mme Royal veut une Europe plus sociale que ses concurrents, il existe un certain consensus sur un certain nombre de points en ce qui concerne l’action de l’UE.
D’un coté, le principe de subsidiarité est réaffirmé : L’UE ne doit pas prendre la place des Etats là où ce n’est ni voulu, ni nécessaire. D’un autre coté, ils souhaitent qu’elle soit plus active dans les domaines où elle a du pouvoir : la politique monétaire est critiquée comme ayant pour seule ambition la lutte contre l’inflation au détriment de la croissance ; alors qu’en ce qui concerne la protection tarifaire contre le dumping social et monétaire des pays émergents et la protection des frontières communes de l’immigration illégale, l’Europe est accusée d’en faire trop peu.
Les candidats, et sans doute aussi les Français, veulent une Europe sanctuaire mais pas une Europe ghetto. Ce phénomène d’attraction/répulsion prouve au moins l’existence de sentiments forts entre les Français et l’Europe, gage que, tant le sentiment de fierté nationale que l’attachement à l’idée européenne, ne sont pas prêt de disparaître.
L’existence d’un sentiment européen, souvent reniée par les nationalistes, s’exprime bien au travers de la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne. Quand est entrée en vigueur en 1995 l’union douanière euro-turque, seuls les eurocrates et quelques entrepreneurs étaient enthousiasmés par cette avancée commerciale, la plupart des citoyens exprimant un désintérêt quasi-total pour la question.
En revanche, la perspective d’adhésion a provoqué une vive controverse qui n’est pas près d’être apaisée. Ce débat passionné pose évidemment la question des limites de l’Europe mais prouve aussi que les Européens, s’ils sont en désaccord sur le fond, ont chacun un lien affectif avec l’Europe, qui ne peut être résumé à un espace commercial sans frontière.
Nicolas Sarkozy et François Bayrou se sont clairement exprimés contre l’adhésion de la Turquie à l’UE, tout en restant évasifs sur le devenir des négociations actuellement en cours. De son coté, Ségolène Royal suit la position officielle de l’UE qui consiste à reconnaître le droit de la Turquie d’entrer dans la famille européenne dans la mesure où les critères d’adhésion seraient respectés.
De toute façon, même si le processus d’adhésion aboutit, la position de la France sera décidée par un referendum, conformément à la Constitution.
CHOIX POUR L’AVENIRLa crise que traverse la France actuellement n’est peut-être pas tant une crise économique et sociale qu’une crise d’identité.
Avant de savoir dans quelle direction aller, il est nécessaire de savoir qui nous sommes et qui nous voulons être. Ces questions ne doivent pas être formulées dans un sens identitaire, au sens du rejet de l’altérité, mais plutôt comme une réelle introspection. L’immigration n’est au fond qu’une des facettes d’un mouvement plus global décrit comme la mondialisation, c'est-à-dire d’émergence pour la première fois dans l’histoire de l’humanité d’une civilisation mondiale.
Les Français sont face à un choix qui n’est plus vraiment de savoir si nous rejetons ou admettons ce processus, mais plutôt de définir dans quelle mesure souhaitons-nous nous adapter au monde et dans quelle mesure tenter d’adapter le monde à nous-mêmes.
Enfin, l’intérêt des citoyens est éveillé par la conscience que ce qui est en jeu pendant cette élection aura sans doute une portée bien supérieure aux cinq années de mandat du prochain locataire de l’Elysée.