Itinéraire de Gérald Bonnard / Back to .fr

08 June 2006

Article

I wrote lately an article for the Journal of the European Commission trainees. Here is the text:


Au pays des fiers indigènes


Arriver en Bolivie depuis le Chili c'est un peu comme remonter le temps, les supermarchés de la banlieue de Calama faisant place aux sommets solitaires des Andes. Le poste frontière se trouve à près de 4000 mètres d'altitude planté entre des volcans en activité qui laissent échapper une petite fumée tranquille, rappelant que l'on se trouve sur la "ceinture de feu" qui entoure tout l'Océan Pacifique.

La Bolivie c'est un grand pays: un million de Km² soit environ la superficie cumulée de la France et de l'Espagne pour seulement 9 millions d'habitants. C'est aussi avec 60% de la population sous le seuil de pauvreté, le pays le plus pauvre d'Amérique du Sud. Mais se contenter de donner des chiffres ne peut suffire à décrire un pays en général et celui-ci en particulier!
Les guides touristiques appellent ce genre de pays, des pays de contrastes. En général cela signifie qu'une minorité riche tire toutes les ficelles tandis que la majorité subsiste dans la misère. Mais il est possible aussi d'interpréter ce terme de contrastes sur le plan géographique. Dans les deux cas, l'expression convient parfaitement à la Bolivie.


L'Islande et le Congo

Il existe en effet deux régions: à l'ouest, l'Altiplano, que l'on pourrait nommer la région froide car elle se situe à plus de 3500 mètres d'altitude. Et puis, vers l'Est, se trouve les lowlands chauds où coulent les affluents de l'Amazone. Pour simplifier, c'est comme si on mettait l'Islande et le Congo dans un même pays.
De telles variations climatiques impliquent bien entendu des contrastes très forts entre les régions. L'éleveur de lamas des hauts plateaux, qui est solide comme un roc pour pouvoir vivre à une altitude où seulement respirer est déjà difficile, demeure en général plus distant et plus timide que son compatriote de la zone tropicale.
Les variations ne sont pas seulement climatiques, la population qui compose ce pays est aussi diverse avec 30% d'indiens Quechuas, 25% d'indiens Aymara, 15% de Blancs et 30% de Mestizos (métis). Malgré leur majorité numérique, les indiens furent tenus éloignés du pouvoir par la minorité blanche du temps de la colonisation espagnole jusqu'à maintenant. Cette situation quelque peu similaire à l'apartheid sud-africain semble s'être achevée définitivement depuis quelques mois. Les boliviens ont en effet élu en décembre dernier leur premier président indigène, Evo Morales Ayma.



Unidad en la Diversidad

Evo Morales ne se contente pas, à l'instar de son homologue Vénézuélien Hugo Chávez, de renationaliser les ressources énergétiques exploitées par des grands groupes européens et nord américains, de lancer une grande réforme agraire et de changer la constitution. Il souhaite carrément redéfinir la société bolivienne. Dans son discours inaugural, après avoir remercié Dieux et la Pachamama, cité les noms de Tupac Katari, Símon Bolívar et Ernesto "Che" Guevara et précisé que le néolibéralisme n'est pas applicable à son pays; il esquisse sa vision de la Bolivie: un pays uni dans la diversité!
Ce slogan, si familier aux temporaires eurocrates que nous sommes, semble donc faire aussi recette de l'autre côté de l'Atlantique. En passant, il faut signaler un détail tout à fait inutile: le drapeau du Movimiento al Socialismo, le parti d'Evo Morales, ressemble quelque peu à celui de l'Estonie.

Ce bref article n'est certainement pas le lieu le plus approprié pour détailler les convictions du nouveau président, ancien Cocalero (cultivateur de Coca), ni pour juger son action. Comme le soulignait l'universitaire espagnol Francisco Fernández Buey récemment dans El País, on n'exigera pour l'instant pas beaucoup des européens: seulement qu'ils évitent d'intervenir dans le processus en cours.


Todo es posible

Tous les changements annoncés ou en cours n'altéreront certainement pas immédiatement le mode de vie des boliviens.
Les coiffeurs de la Calle Santa Cruz à La Paz continueront de prendre deux euros pour exercer leur art. Les mineurs de Potosí ne cesseront pas de creuser les entrailles du Cerro Rico rêvant de trouver enfin le filon de plata qui les rendra riche tout en sachant que la silicose les tuera avant. Les bus continueront de tomber en panne mais continueront aussi à être réparés avec des bouts de ficelle. Les femmes porteront encore longtemps leur chapeau sur la tête et leur bébé sur le dos. Les camionneurs ne cesseront pas tout de suite de faire des offrandes à des chiens errant avant de prendre la route de la mort qui descend de La Paz à la région des Yungas et les touristes se souviendront longtemps après leur visite que là-bas Todo es posible pero nada es seguro.

Les croyances anciennes, le respect de la Pachamama, sorte de Gaïa indienne, la crainte du Tio, diable de la mine, l'amour de la Vierge, la vénération la feuille de Coca, plante magique et pleine de vertus pour les Boliviens mais abhorrée par les administrations anti-drogue du reste du monde, tout cela ne peut qu'inspirer le visiteur…
La Bolivie est un pays mystérieux et le restera probablement tant que les chemins seront mauvais et les panneaux indicateurs rares. Après, sans doute, il sera difficile de voir des vieux à la peau toute fripée par le soleil, édentés mais rieurs, pédaler sur des vélos antiques au milieu de nulle part et disparaître avec le vent.

Oublions donc, quelques instants, notre ethnocentrisme européen et posons notre regard sur ces indiens des Andes qui cherchent à retrouver leur dignité et leur fierté. Ils le méritent vraiment!